Elena Gordienko et Antoine Nicolle : traduire la littérature dissidente russophone
Lost in Translation
October 30, 2024
Antoine Nicolle est traducteur et doctorant en études russes à l’INALCO. En 2021, avec Sylvia Chassaing, il a cofondé les éditions Sampizdat qui publient des textes russophones issus des espaces soviétique et postsoviétique.
Speakers Clara Joubert, Antoine Nicolle, Elena Gordienko
Clara Joubert (0:07)
Lost in Translation, un podcast créé et animé par Clara Joubert. Lost in Translation, c'est un podcast sur la traduction et l'interprétation pour que celles et ceux qui parlent toujours avec les mots des autres puissent s'exprimer avec les leurs. Lost in Translation, c'est un film de Sofia Coppola sorti en 2003 dans lequel deux personnages interprétés par Bill Murray et Scarlett Johansson sont perdus à Tokyo au milieu d'une culture qu'ils ne comprennent pas. C'est un film sur le désarroi, sur le malaise. Le déphasage des personnages est à la fois spatio-temporel, culturel et linguistique. Lost in Translation, c'est aussi une expression anglophone qui dit les écailles de la traduction en désignant ce qui disparaît, des mots, des phrases qui perdent de leur subtilité ou de leur signification quand ils sont traduits d'une langue à l'autre. On parle effectivement beaucoup de la traduction pour empointer les faiblesses, les difficultés et les ratés. Une traduction est toujours conçue comme moins bonne que l'original, elle ne peut être autre chose qu'une pâle copie, une reproduction au rabais quand elle ne trahit pas tout simplement le texte. On considère que l'interprète doit s'effacer à tout prix et donner l'illusion de la transparence et de la neutralité. Ici, dans Lost in Translation, j'invite des interprètes, des traducteurs, des traductrices, mais aussi des chercheurs et des chercheuses dans ce domaine pour parler de leur métier, de ses enjeux, mais aussi de leur rapport à la langue et au langage et pour en finir avec cette invisibilité. Je reçois aujourd'hui Antoine Nicolle et Elena Gordienko qui ont beaucoup de casquettes mais qui sont tous les deux traducteurs de littérature russe contemporaine.
Antoine Nicolle (1:37)
Alors moi je suis doctorant en étude russe à l'inalco, je suis en quatrième année de thèse et je travaille sur la littérature russe contemporaine en fait, celle qui est écrite juste après le début de l'invasion de l'Ukraine. Et je traduis aussi depuis maintenant quatre ou cinq ans. Au début c'était des petits projets personnels. Quand j'habitais à Moscou, on avait créé un atelier de traduction.
On traduisait des choses un petit peu expérimentales de poésie des années 90 Et on a décidé avec Sylvia Chassaing, avec qui j'ai ouvert la maison d'édition Sampizdat, de les publier. Parce que c'était difficile de publier les choses qu'on traduisait dans les maisons d'édition qui existaient déjà en France. Et depuis, en 2022, on s'est rencontré avec Elena autour du projet Lioubimovka, dont on avait parlé un petit peu plus. Et j'avais commencé à traduire des pièces de théâtre russe contemporain pour le festival en France. Et depuis, on travaille régulièrement ensemble.
Elena Gordienko (2:44)
Donc moi, je suis formée comme linguiste à Moscou. Mais puis, j'ai fait mes études de master à Paris, à Paris 4 Mais j'ai assisté aussi au cours de la traduction théâtrale à Paris 10 Et c'est là que, pour la première fois, je suis vraiment intéressée. Donc, qu'est-ce que c'est la tradition théâtrale ? Après, à Moscou, j'ai suivi des cours sur la tradition littéraire et théâtrale, mais bien sûr de français vers le russe, ce qui serait beaucoup plus naturel. Mais c'est vraiment l'année 2022 qui a tout changé pour beaucoup du monde. Au moins, j'ai quitté la Russie en mars 2022 pour m'installer de nouveau à Paris. Et là, l'automne 2022, on a pris la décision de faire cette édition de l'écho de Lioubimovka, dont je vais vous parler un petit peu. Donc de présenter des pièces contemporaines rusophones, pas que russes, mais aussi des biélorusses, et une pièce ukrainienne à Paris. Et pour cela, on s'est dit qu'il faut des traductions.
Et c'est là que je suis lancée moi-même et j'ai fait un tel traducteur que j'ai connu, que même je ne connaissais pas pour l'instant. C'est comme ça que nous avons rencontré avec Antoine.
Clara Joubert (4:12)
Antoine et Elena se sont rencontrés autour d'un projet, la traduction et la publication d'un recueil de textes appelé L'Echo de l'Echo de Lioubimovka. Je n'ai pas bégayé, c'est bien le titre exact, mais nous reviendrons un peu plus tard sur ces textes, qui ont été publiés par la maison d'édition Sampizdat, qu'Antoine a cofondé avec Sylvia Chassaing.
Antoine Nicolle (4:31)
La maison, on l'a créé en... Le projet date de 2019-2020, donc c'est assez récent. C'était pendant le Covid. On était confinés à Moscou avec Sylvia, qui en traduisait des textes. Et donc les textes qu'on traduisait, c'était, comme je l'ai dit, des choses un peu expérimentales, qui ne nous semblaient pas vraiment convenir aux maisons d'édition existantes en France, qui traduisent de la littérature russe. Et donc le Covid aidant, le confinement aidant, le temps libre aussi qu'on avait un petit peu à cause de ça aidant, on a commencé à chercher comment monter sa propre maison d'édition, comment publier des textes. Et il s'avéra que ce n'était pas si compliqué que ça à faire. Il y avait besoin de remplir quelques petits papiers administratifs pour créer une association. Et puis trouver un imprimeur, faire un petit investissement personnel qui n'était vraiment pas très gros pour faire un premier tirage d'un premier livre. Et ça s'est fait comme ça. Donc oui, il y a un petit peu... Enfin, le projet n'était pas vraiment de combler un vide éditorial, même si dans les faits c'est un petit peu ça qui se passe, c'est qu'on publie des choses qui n'ont pas forcément une demande énorme auprès du lectorat français. Parce que le lectorat français lit beaucoup de choses en français. D'abord, assez peu de traductions et les langues dites rares encore moins. Enfin voilà, c'est une part de marché très réduite et donc ce qui se publie de la littérature russe contemporaine en France, il y a des choses très bien qui sont publiées, c'est plutôt souvent du roman, des formes qui sont demandées par les lecteurs français, qui sont usuelles pour le lecteur français et qui parfois ne reflètent pas complètement la création contemporaine qui existe en Russie. Donc l'idée c'est un petit peu ça. Sampizdat, le nom, alors effectivement ça vient de Sampizdat, donc de l'édition, de l'auto édition pirate en gros en URSS.
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