“Bardella antisémite? Qui l’eût cuit?” Les défigements - La chronique de Laélia Véron
La dernière
October 11, 2026
Aujourd’hui Laélia vous parle du défigement, un processus linguistique utilisé aussi bien dans dans la publicité que dans des contextes satiriques et politiques. La chronique de Laélia Véron dans La dernière du dimanche 11 octobre sur Radio Nova.
Speakers Laélia Véron
Laélia Véron (0:00)
Vous écoutez Nova, Radio Nova. Quand une linguiste rencontre un autre linguiste, qu'est-ce qu'ils vont se raconter ? C'est ce qu'on va savoir maintenant avec Laélia Véron !
Bonsoir les amis ! Alors, bon, je pense que vous avez suivi les révélations de Mediapart concernant Bardella. Un peu. Un petit peu. On en a un petit peu parlé ici, je crois. Mediapart a dévoilé les écrits attribués aux présidents du RN au début de sa carrière politique, des écrits antisémites. Mais non !
Bardella antisémite, le parti fondé par des anciens, SS traversés d'antisémitisme, les bras m'en restent bien bien bien collés au corps.
Sur les réseaux, beaucoup d'internautes ont exprimé cette non-surprise justement en défigant des expressions figées qui d'ordinaire expriment l'étonnement. Bardella antisémite, c'est une histoire à dormir allongé, j'en conserve mon latin. Ou encore, quel monde, on marche vraiment sur les pieds, j'en reste bouche A. Donc ça m'a donné envie, forcément, quand les gens sont créatifs comme ça, de faire une chronique sur ce phénomène linguistique, les défigements et leurs dimensions satiriques, voire politiques. Et je remercie au passage mes collègues, Médéric Gascé-Cyrus, Florent Moncombe, Antoine Gauthier qui m'ont conseillé pour cette chronique. Alors ce jeu sur les défigements, on en rencontre partout. Ça peut être sur les réseaux sociaux, dans la vie de tous les jours, dans les titres de journaux, dans les slogans de manifestations, mais aussi dans la publicité. Par exemple, une pub pour Burger King, ça coûte un rien. Vous l'avez ? Ça va ?
Pourquoi ça marche ? Pourquoi ça nous plaît ? Les études en linguistique... Le roi du jeu de mots vient de perdre une jambe. On va le réexpliquer Aymeric, t'inquiète pas. On va faire les étapes. Mais d'habitude, pourquoi ça nous plaît ? D'habitude, en tout cas, les études en linguistique cognitive et pragmatique montrent que ce type de jeu sur le langage capte notre attention parce que ça nous fait participer à la construction du message. On se met en activité. Il y a deux moments essentiels. Un, on va reconnaître la rêve partagée qui crée une sensation de connivence. Par exemple, pour Burger King, le slogan que j'ai cité, on va reconnaître l'expression coûter un rein comme coûter un bras pour dire coûter très cher. Et deux, on a le décryptage proprement dit du jeu du défigement qui suppose un effort et donc un sentiment de satisfaction parce qu'on arrivait à décoder la phrase et le message. Un, ça joue à la fois sur la proximité et sur le renversement. La proximité phonétique, rein, rien. Pour dire le contraire de l'expression originale, ça coûte pas cher du tout. Ah, je l'ai, ça va mieux ?
En gros, ça marche parce que ça nous donne d'habitude l'impression d'être intelligent.
J'ai rajouté le d'habitude. Mais oui, la linguistique cognitif a montré qu'un message qui remue les méninges du destinataire est souvent plus efficace en termes d'impact que le même message rédigé au premier degré. Et c'est pour ça que les défrigements sont autant prisés par la publicité. C'est une manière d'engager le plus de personnes possibles en jouant sur des références très partagées. Mais les défrigements politiques, eux, vont au contraire jouer sur des références moins partagées et davantage clivantes. Par exemple, tout le monde ne comprend pas et ou n'apprécie pas les jeux de défrigements du canard enchaîné, soit parce qu'on n'a pas la rêve, soit parce qu'on n'est pas d'accord avec le message. J'en cite des toutes récentes. Luxemann entend taper FOR, F-A-U-R-E, d'accord, et pas F-O-R-T. Pour comprendre, il faut connaître le député Olivier Faure. Ce n'est pas toujours facile.
Autre exemple, je cite la dernière une du Canard. Nunez rassure les lycéens, vous aurez tous le BAC avec mention passable à tabac. Il y a un jeu de rapprochement sur deux expressions, mention passable et passage à tabac. On les reconnaît. Mais pour vraiment apprécier le défigement, il faut reconnaître aussi qu'il y a des violences policières. Et visiblement, ce n'est pas toujours facile. Donc bref, si j'en reviens aux réactions suite à la révélation des écrits de Bardella, j'en reste bouche A, on marche vraiment sur les pieds. Il y a peut-être autre chose dans ces défigements, peut-être un jeu contre la langue de bois politique. Parce que je pense que c'est un sentiment partagé, on a trop souvent l'impression de savoir a priori ce que les politiques vont dire quand il y a un scandale comme ça. Je démens formellement. Je démens catégoriquement. Les yeux dans les yeux. Qui aurait pu prédire ? Je lance une grande concertation. Tout ça, ça finit par sonner comme des formules stéréotypées, figées et répondre par des défigements humoristiques. C'est une manière de ne pas subir ce type de langage. Le défiger, le déformer, c'est déjà irrésister, c'est montrer qu'on n'est pas dupe.
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