6 | Jeannette, 49 ans – L’amour interdit et le renoncement à la maternité
Révolution des Cœurs
January 29, 2025
Dans cet épisode Jeannette revient sur son enfance, le contexte familial et le long chemin qui l’a conduite à chercher sa liberté.Elle raconte un amour profond avec un homme non-musulman, une relation que sa famille n’a jamais acceptée.
Speakers Jeannette
TopicsRelationshipsSociety & Culture
SPEAKER_1 (0:00)
Bienvenue sur Révolution des cœurs, le podcast qui libère la parole des personnes de culture arabo-musulmane. Ici, nous brisons les tabous et nous parlons d'amour et de liberté.
Dans ce nouvel épisode, Jeannette nous raconte son enfance, son contexte familial, et plus tard, sa quête de liberté. Jeannette aborde deux points importants, le poids de cette culture sur sa relation avec son conjoint non musulman, et les conséquences du rejet sur le désir de maternité. Bonne écoute !
Jeannette (0:44)
Je m'appelle Jeannette, j'ai 49 ans. Je suis née en France de parents algériens, issus de la génération d'immigrés arrivés en 1962 Contrairement à beaucoup de familles de notre entourage, ils ne sont jamais rentrés au pays, même pas une seule fois. Et pour nous, il n'y avait pas de vacances d'été au bled. L'attachement au pays d'origine n'a jamais vraiment existé pour moi, si ce n'est une curiosité et un intérêt personnel pour mon histoire familiale et mon héritage culturel.
Mes parents ont vécu un profond et douloureux déracinement. Ils étraient et parlant à peine le français, ils ont cependant reconnu l'importance de l'éducation et nous ont toutes et tous encouragé à étudier, à travailler, mais aussi à respecter la France. À la maison, on parlait l'arabe avec les parents, français, entre frères et sœurs. Donc pour moi, j'ai très vite compris qu'il y avait deux mondes, celui de la maison et celui de l'école, plus de la fac et en fait de la liberté. Je suis la dernière d'une fratrie de dix enfants. Cinq sont nés en Algérie et les cinq autres en France. Une fratrie équitablement répartie entre cinq garçons et cinq filles. Cependant, l'équité s'arrête là. Comme dans de nombreuses familles de culture arabo-musulmane, les filles chez moi n'ont pas bénéficié du même niveau de liberté que les garçons, loin de là.
J'ai grandi dans les années 80, 90 La religion n'était pas vraiment importante à cette époque. Mes parents étaient musulmans pratiquants, mais ça s'est toujours limité à la sphère privée. Ils n'allaient pas à la mosquée. Nous, les enfants, on était musulmans plus par héritage culturel que par croyance. Aucun des enfants n'a jamais vraiment suivi la religion chez nous. À part le foulard algérien traditionnel que portait ma mère, il n'y avait pas de voile chez nous. À l'extérieur, nous, les enfants, on était très intégrés, même assimilés dans la vie française, et on avait des amis issus de toutes origines.
À la maison, mon père était strict, autoritaire et colérique. Je l'aimais beaucoup, mais j'avais peur de lui. J'aimais beaucoup ma mère aussi. Elle était aimante et soumise, ne sortait jamais seule, reclue à la maison par choix. Elle était constamment épuisée par la tenue du foyer et la vie en général. Avec le recul, on peut dire qu'elle souffrait d'une profonde dépression silencieuse. Ce n'est pas vraiment étonnant quand on est forcée de se marier à 15 ans à un homme de 30 ans.
Nous, nous devions de suivre les codes culturels. Les sorties étaient restreintes ou inexistantes pour les filles, une éducation à la rude pour les garçons. Aux yeux de mes parents, il y avait un avenir tout tracé. Ils s'attendaient à marier leurs enfants à des maghrébins. L'alternative n'était même pas envisageable. Mais là, pas de bol. Une grande partie de la fratrie en a voulu autrement. Certains de mes grands frères se sont mariés avec des Françaises dites de souches, et certaines de mes grandes sœurs ont soit brutalement claqué la porte pour vivre leur vie, ou soit quitté le domicile familial pour plus tard annoncer qu'elles vivaient avec un homme musulman. Elles ont vécu un calvaire, celui du rejet, de la politique du non recevoir pendant plus de vingt ans, des insultes au téléphone, des colis de cadeaux non voulus, les photos des enfants que mes parents ignoraient, un traitement cruel uniquement réservé aux filles. Je devais avoir dix ans quand j'ai compris que les choses allaient être très très compliquées pour moi. Je me souviendrai toujours du jour où l'une de mes grandes sœurs a quitté le domicile familial en claquant la porte. Un cataclysme. Et ma mère a vécu son départ comme un décès. À ses yeux, c'était une humiliation et un échec personnel.
Un poids s'est immédiatement installé dans ma poitrine, comme une menace, une épée de Damoclès, un avertissement, comme si mes parents me disaient, mais qu'est-ce qui nous attend avec elle ? Qu'est-ce qu'elle va nous faire, celle-là ? Cette teneille a fait de moi une enfant et une ado stressées, et j'ai développé des troubles de l'anxiété. Ma nature un peu soumise et docile m'a forcée à ne pas faire de vagues, à ménager les pressions et attentes, tout en essayant de vivre ma vie de jeune femme ouverte sur le monde, avide de culture et de liberté. En fait, c'est un comportement schizophrène, ce qui ne m'a pas vraiment aidé. Je n'avais pas les capacités émotionnelles, la force ou la confiance de faire des choix difficiles, de peur de me faire rejeter par eux, de leur faire du mal, et de créer encore des problèmes de famille. Je m'en suis beaucoup voulue d'être aussi conciliante, mais avec le recul, après tout, depuis l'âge de 10 ans, j'ai été spectatrice de drames familiaux, et j'ai vu l'impact psychologique et émotionnel sur mes sœurs et ma mère. Et en fait, ça m'a tétanisée. Je savais au fond de moi que je n'allais pas me marier avec un homme de ma culture d'origine, et j'éprouvais un profond mépris pour le culte de la virginité. Je ne pouvais pas envisager d'évoluer dans un milieu où il fallait faire semblant, de suivre les codes, d'entrer dans le moule. Ce n'était pas possible. Le revers de ce choix a été une torture psychologique et le chantage affectif que j'ai subi. Je sortais en cachette. J'étais devenue une experte en subterfuge pour avoir une vie sociale, tout en reculant l'échéance du choix qui devait arriver à un moment ou à un autre. J'ai vécu une première histoire d'un mot sérieux vers 19-20 ans. C'est un Français. On s'est caché pendant trois ans. Ma relation s'est terminée quand je suis partie à l'étranger pour mes études. Une grande première dans la famille. Mes aînés m'ont encouragée et ont convaincu mes parents de me laisser partir. Je vivais une double vie, mais la distance géographique a contribué à mon émancipation. Là-bas, j'étais moi, pas la fille d'un tel, mais juste moi. Et là, j'ai rencontré un homme avec qui j'ai vécu pendant quatre ans. Mes parents n'étaient pas au courant, bien évidemment. Ils savaient que je bossais, avaient accepté quelque part qu'elle devait lâcher un peu de l'Est. Mais ils me demandaient quand j'allais revenir, quand j'allais me marier. Ils me disaient que je faisais du mal à ma mère, que c'était la honte. Pourquoi n'étais-je pas la fille d'un tel ou d'un tel ? À chaque visite, on ne me demandait pas vraiment de compte, mais il y avait du ressentiment envers moi. C'était plus insidieux, en fait. Et donc, j'avais droit au chantage affectif, au pleurs et à l'anxiété de ma mère, qui avait concentré toutes ses souffrances sur le sort de ses filles et son échec à elle. Et quelque part, j'ai absorbé cette culpabilité qui m'a ravagée psychologiquement pendant des années, au point où j'ai nié une partie de moi-même, notamment mon désir d'enfant. Comment m'engager dans une relation à 100 % en sachant qu'avoir un enfant allait, en quelque sorte, cristalliser une rupture permanente avec mes parents ? Lorsque j'ai rencontré mon mari actuel, j'étais sûre de moi, et je me suis lancée dans cette relation. Au départ, on ne savait pas trop si on voulait fonder une famille. Mais il y a eu une période où mon désir de maternité était viscéral, et je peux dire que la peur d'être banni par mes parents m'a empêchée. Je n'avais pas la force de les confronter et de vivre ma vie, car j'ai été traumatisée par le sort réservé à mes sœurs. J'en ai voulu à mes parents, mais j'en veux surtout à la culture dont je viens, d'avoir créé un environnement mortifère, où on ne peut pas être soi, et vivre pleinement, et où les options sont limitées.
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