3 | Assia, 48 ans – Arracher sa liberté et épouser un homme non-musulman
Révolution des Cœurs
November 6, 2024
Dans cet épisode de Révolution des Cœurs, Assia raconte son chemin vers l’émancipation.
Speakers Assia
TopicsRelationshipsSociety & Culture
Assia (0:10)
Je m'appelle Assia, j'ai 48 ans et je suis née en Belgique d'un père marocain et d'une mère belge. Mes parents, alors étudiants, 18 et 20 ans, se sont rencontrés dans les années 70 Après deux mois de relation, ma mère était enceinte. Inutile de préciser que cet événement n'était pas prévu au programme.
Mon père était musulman, mais ne pratiquait pas sa religion. Il vivait à l'occidental. Sa posture de jeune père était celle d'un homme qui exprimait son affection pour sa fille, tout en étant peu autoritaire, voire laxiste. Par contre, ma mère était plus cadrante et structurante. C'est elle qui gérait majoritairement mon éducation. Le couple de mes parents était bancal, déjà à l'époque. Les preuves d'affection étaient inexistantes, de mon point de vue, et les disputes étaient monnaies courantes. Je ne connaissais rien de l'islam. Il était essentiellement culturel. Les seules pratiques de l'islam que je connaissais étaient celles auxquelles j'étais confrontée quand nous allions au Maroc lors des vacances d'été.
Vers l'âge de mes six ans, les premiers interdits sont apparus. Arrêt de la consommation de viande de porc et d'alcool, et bien d'autres choses. Mon père devenait plus autoritaire envers moi, et parfois pouvait être violent physiquement. J'ai également suivi des cours de religion islamique, dès mes neuf ou dix ans. En effet, en Belgique, des cours obligatoires de religion ou de philosophie et citoyenneté sont dispensés dans tous les établissements scolaires publics. Ma mère, de nature soumise, a tenté plusieurs fois de quitter mon père, mais elle s'est chaque fois résignée jusqu'à se convertir à l'islam. J'ai deux petits frères, ils sont nés longtemps après moi. C'est à partir de ce moment charnière que j'ai réalisé qu'avoir un fils avait plus de valeur aux yeux de mon père. Son regard envers moi avait complètement changé. J'étais dans l'incompréhension totale. Personne ne répondait à mes questions. Je ne suscitais plus aucun intérêt pour mes parents. Je devais obéir, donner l'exemple, avoir de très bons résultats scolaires, tout en arrêtant mes activités sportives auxquelles j'étais très attachée. L'islam et ses pratiques prenaient de plus en plus de place au quotidien. La première guerre du Golfe a éclaté et le phénomène s'est accentué à la mort de mon grand-père, le père de mon père. Ce fut une période très sombre durant laquelle on ne mettait pas de mots sur ce qui arrivait. Le dialogue n'existait pas et mon père voulait tout contrôler.
Mon adolescence fut ponctuée par des maltraitances psychologiques, des privations, des insultes, des humiliations, du rejet puis le bannissement. Mes résultats scolaires s'en sont ressentis et ensuite sont apparus de gros problèmes de santé d'ordre à la fois physique et psychologique, troubles alimentaires, âmes énerées, maladies neurologiques, pensées suicidaires. À mes 18 ans, à la fin de ma première année d'université, je décide alors de quitter le foyer familial par instinct de survie. J'ai eu le soutien de plusieurs amis et de membres de ma famille côté maternelle. En revanche, ma mère avait décidé de prendre le parti de mon père et ne fut d'aucun soutien. Je n'ai plus donné signe de vie durant plus de deux ans. J'étais avide de liberté et de découverte.
Mon objectif était de faire mes propres choix et de faire ma vie avec un homme qui me respecterait en tant qu'individu à part entière. Mon mari est belge, athée et il m'aime pour ce que je suis et pas pour ce qu'il aimerait que je sois. Notre couple n'est pas accepté mais plutôt toléré à distance. Mon père n'a volontairement ni assisté à mon mariage, ni à la naissance de mon fils. Et il n'a jamais cherché à créer des liens avec mon mari ou mon fils. J'ai renoué malgré tout un semblant de relation avec mon père, par loyauté familiale et parce qu'il devient vieux. Mais chaque rencontre est toujours difficile. Il est impossible, en sa présence, d'être soi-même ou d'exprimer une idée divergente de la sienne. Il est dans le jugement perpétuel et très moralisateur. Je dois en permanence réfléchir à ce que je vais dire ou faire.
Nos relations sont superficielles et creuses. Et malgré toutes ces années, je ressens toujours de la peur en sa présence.
En guise d'anecdotes, déjà très jeune, je remarquais que tout ce qui touchait de près à la maladie n'était pas un sujet à aborder, ni en famille, ni en dehors. C'était tabou. Ma mère eut, par le passé, des gros problèmes de santé. Mais on n'en parlait pas. On faisait comme si cela n'existait pas. Cela m'a beaucoup affecté, surtout quand on sait que je suis atteinte d'une maladie neurologique depuis mes 17 ans, mais que mes parents ont à nouveau volontairement ignoré cette réalité. Ma réalité. Toute la famille, par mimétisme, a adopté le même comportement. C'est comme si s'était installé une règle implicite, intégrée par tous, afin de feindre la famille parfaite et sans histoire.
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