**Garance Muñoz** (0:11)
Papa, je voulais te parler d'un truc, tu peux venir.
Vous entendez cette voix un peu crispée ? C'est quand j'essaye de parler en me retenant de pleurer.
**Enrique Muñoz Molina** (0:21)
Oui, oui, oui.
**Garance Muñoz** (0:22)
Oh, je ne sais pas pourquoi ça m'émeut.
Et du coup... Là, ce que je tente de demander à mon père, en pleine vacance familiale du mois d'août, c'est qu'il me parle de sa famille et de l'histoire de son pays, l'Espagne.
**SPEAKER_4** (0:36)
Allez, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 30 ans.
**Garance Muñoz** (0:41)
Je suis dans la maison de ma grand-mère maternelle, sur l'île d'Oléon.
**SPEAKER_4** (0:45)
Je n'ai que des consommes qui me restent.
**SPEAKER_1** (0:48)
Vous n'avez que des hauts.
**Garance Muñoz** (0:52)
Elle, elle me parle souvent de son enfance à Paris. Elle répond à toutes mes questions sur l'occupation allemande, la Seconde Guerre mondiale, sa vie d'adulte française au 20e siècle. Et puis, c'est une histoire que j'ai étudiée, que je connais.
**SPEAKER_4** (1:05)
C'est à toi, maman.
**Garance Muñoz** (1:12)
Mais de l'autre côté de la famille, c'est beaucoup plus flou. L'Espagne, je n'y suis allée que quelques fois en vacances. Je ne connais ni son histoire, ni sa culture. Et depuis une dizaine d'années, je ressens comme un monque. Déjà, ça m'agace de ne pas être aussi à l'aise que j'aimerais en parlant espagnol. Ah si, parce que je peux dire qu'on sera à Barcelone.
Et puis, je suis toujours un peu gênée quand on me demande mon nom de famille, parce qu'en fait, je ne sais jamais vraiment comment le prononcer. Oui, Garance Muñoz, M-U-N-O-Z, Muñoz, M-U-N avec un tilde, vous savez, la petite vague sur le N en espagnol, oui.
En fait, j'ai l'impression qu'une partie de mon identité m'échappe, et que si cette langue, ce nom se dérobe, c'est le symptôme d'un manque, d'un silence sur une partie de mon histoire. Et le seul à pouvoir encore répondre à mes interrogations, c'est mon père, Henrique. C'est pour ça que cet été-là, je me mets à lui poser plein de questions. Mais le père de Nano, il est mort en...
**Enrique Muñoz Molina** (2:25)
Le père de Nano, lui, il est mort en 38, mais c'était la Bataille de l'Ebre, dans le nord de l'Espagne. Lui est grand combattant, en fait.
Et moi, ce que je sais, c'est que son corps n'a jamais été retrouvé. Il y a peut-être des fausses communes qui sont effectivement des fausses communes, près des lieux des combats, c'est possible.
**Garance Muñoz** (2:43)
Et en tout cas, personne n'a jamais contacté Naomi, ou je sais pas quoi, pour dire bon ben, c'est cette fausse commune, il y a eu...
**Enrique Muñoz Molina** (2:47)
Pas à ma connaissance.
**Garance Muñoz** (2:50)
Nano, c'est le surnom du surnom de ma grand-mère. Elle se faisait appeler Naomi, parce qu'elle détestait son vrai prénom, Dolores, qui signifie douleur en espagnol. Son père, mon arrière-grand-père donc, est mort quand elle avait 7 ans. C'était pendant la guerre d'Espagne. Il a été tué par les troupes de Franco en 1938 Ils n'ont jamais récupéré sa dépouille, et elle ne m'a jamais parlé de lui lorsqu'elle était encore en vie. Je sais juste qu'elle regardait tous les documentaires sur la guerre d'Espagne qui passait à la télé, en espérant tomber sur une photo de son père.
L'histoire de ma famille, comme celle de milliers d'autres descendants de républicains espagnols, a été modelée par la grande histoire, celle de la guerre d'Espagne.
**SPEAKER_5** (3:39)
Un putsch comme détonateur.
Un État qui s'effondre. Une révolution. Et très vite, une guerre totale qui a déchiré l'Espagne, terrorisé la population et divisé jusqu'au cœur des familles.
**Garance Muñoz** (4:05)
En parlant avec mon père, je veux juste en apprendre davantage sur l'histoire de l'Espagne. Un peu mieux comprendre d'où je viens pour mieux comprendre qui je suis. Mais je ne m'attendais pas à être à ce point submergée par mes émotions. Mais on...
On cherche...
**SPEAKER_4** (4:24)
Allez, allez, allez.
**Enrique Muñoz Molina** (4:26)
Ça va, ça va.
**Garance Muñoz** (4:27)
C'est à propos de quoi dire de là ? Oui.
**SPEAKER_4** (4:29)
Mais non, mais de quoi dire ?
**Garance Muñoz** (4:30)
C'est juste un projet.
**Enrique Muñoz Molina** (4:31)
C'est la guerre d'Espagne. Voilà.
**Garance Muñoz** (4:38)
Pourquoi est-ce que je m'effondre comme ça ? Pourquoi ça me donne un tel vertige d'apprendre que personne ne sait où se trouve le corps de mon arrière-grand-père ? Peut-être parce qu'on parle d'événements violents. La guerre, un deuil sans corps, une dictature brutale, l'exil qui a suivi, tous ces événements que je connais si mal, qui sont si peu enseignés à l'école, alors qu'ils concernent des centaines de milliers de descendants d'Espagne en France, environ 500 Un demi-million de personnes qui sont peut-être comme moi, dans l'ignorance et le silence des gorges serrés.
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