**Inès de La Fressange** (0:00)
Je ne réalisais pas du tout que j'aimais les vêtements et que ça m'intéressait en France à cette époque-là. Ce n'était pas permis d'imaginer que la mode était un travail. Je dis toujours que c'est un métier, on ne peut pas avoir la vocation, il faut être choisi. Il y a quelqu'un qui vous voit et qui imagine que vous pouvez être mannequin. Mais ce n'est pas votre mère. Tu rêvais de quoi, à cette époque-là ? Moi, j'essayais de faire le mannequin, je me déhanchais avec la main sur la hanche et tout. Mais tu as envie de faire pipi ou quoi ? Qu'est-ce que tu as à bouger comme ça ? Mets-toi sur tes deux jambes et tu me regardes droit dans les yeux. C'est quoi d'ailleurs Roger Vivier ? Quelle est ta relation à cette maison toi ? De l'élégance bien sûr, du savoir faire bien sûr, puis l'imagination de notre capitale, c'est ça. Comment t'as réussi à lui redonner ces lettres de noblesse ? Comment vous vous êtes débrouillé pour en refaire une marque de luxe ? Quand on est sincère, c'est facile. C'est très difficile de vendre un produit qu'on n'aime pas. Comment c'est fait une marque de luxe ? Et comment on trouve le succès dans une marque de luxe ? Aucune création peut être faite sans contrainte. On a toujours des contraintes quand on est designer. Et il le faut, parce que si on pouvait tout faire, on ferait plus rien. Karl était génial pour tout ce qui était marketing. Il a inventé le marketing dans le luxe comme ça. Les gens disaient Ah mais Chanel va se retourner dans la tombe. Et lui il disait Si elle se retourne, c'est qu'elle est encore en vie, tant mieux. Il y a eu des coups durs, tu as perdu ta marque, tu as perdu ton mari. Comment tu as affronté ces coups durs de la vie ? Quand on accepte que la vie s'est faite de lumière et d'obscurité, qu'il n'y a pas de lumière sans obscurité, ça va mieux. Quand on est au top, on ne peut que redescendre. Donc autant changer de montagne.
Tu es une entrepreneur, fondatrice, entrepreneuse ? Oui, j'étais un peu tout. Non, c'était les associés qui s'occupaient de la gestion de tous les aspects financiers. Mais moi, de tout, recruter les vendeuses et tout, la décoration, travailler avec Alexis de La Falaise, qui était le frère de Lou de La Falaise, qui n'était pas décorateur, mais qui était hébéniste, mais qui s'était occupé de ce chantier. Et donc, je te l'avoue, ils se travaillaient énormément. Et puis, alors, pour faire court, au bout d'un moment, ils savaient que moi, j'avais un droit de veto, que si tout d'un coup, ils voulaient faire du papier toilette, Ines de La Fressange, je ne sais pas quoi, je pouvais dire non. Et puis, oui, ils étaient un tout petit peu agacés de ce droit de veto que je pouvais avoir. Et donc, ils ont trouvé un... Ça, c'était d'autres associés, de nouveaux associés. Et ils ont dû s'apercevoir aussi que mon salaire était plus important que celui des autres gens. Et donc, ils ont raisonné et ils sont arrivés à la conclusion que ça serait très, très bien de se débarrasser de moi. Et mon licencié, pour faute grave, parce que j'avais dessiné un petit pilulier en vente dans les pharmacies, et j'avais signé Ines, alors c'était une faute grave. Et donc ils se sont dit comme ça on sera débarrassé d'elle. Mais c'était un moment où ils lançaient un nouveau parfum et tout. Et puis je sais pas, les gens n'ont pas aimé, les journaux n'ont pas aimé, il n'y a plus de parution des modèles. Et les grands magasins ont arrêté de vendre leurs vêtements, avec ma marque, quand ils ont su que je ne travaillais plus.
Et ça a péré l'été. Et ça n'existait pratiquement plus, plus aucun point de vente, plus rien. Comment tu as vécu ces années-là ? Alors moi très bien parce que j'avais avoir mon deuxième bébé, Violette, j'avais déjà Nines. Et donc ça je savais que c'était essentiel. J'étais un peu triste pour les employés que je voyais ou qu'ils m'appelaient, qui disaient, vous savez maintenant on doit dire à quelle heure on arrive, à quelle heure on repart, l'ambiance n'est pas la même. Et puis des gens qui étaient licenciés sans raison et tout. Et donc pour eux c'était quand même beaucoup plus pénible de se retrouver du jour au lendemain sans boulot. Il y avait comme ça une très très mauvaise ambiance. Alors ça j'étais désolée pour eux. Et puis presque tous ont trouvé des places très très bien ensuite. Et puis mais ce qui était aussi très agaçant, c'est que je voyais des vilains produits. Et les gens savaient que c'était Ines de La Fressange, mais ils croyaient que c'était fait par moi. Et donc tout d'un coup je voyais une vilaine valise ou quoi. Et les gens faisaient genre comme ça, genre on a une valise de chez vous. Je pouvais pas à chaque fois leur expliquer en fait, le nom de l'entreprise, mais c'est pas moi qui l'ai dessiné.
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