**Garance Muñoz** (0:10)
La guerre d'Espagne se termine donc en 1939 Mon arrière-grand-mère, Patrocigno, est désormais veuve, et personne ne lui propose de récupérer le corps de son mari mort au combat.
Mais pourquoi elle-même n'a pas tenté des démarches ? J'ai demandé à mon père s'il avait eu des échos de cette période sombre qui marque le début de la dictature.
**SPEAKER_2** (0:31)
Mon grand-mère s'est retrouvée veuve. En plus, veuve de rouge, ce qui n'était pas très facile.
C'était mal vu à l'époque, d'autant plus que Grenade était une ville qui est tombée immédiatement aux mains des franquistes. Donc, tout ce qui était réactionnaire s'exprimait facilement.
**Garance Muñoz** (0:52)
Veuve de rouge, c'est-à-dire de républicain défait, dans un pays où les vainqueurs font leurs lois. Je comprends qu'elle ne doit pas être considérée comme assez légitime pour réclamer un corps. D'autant que ce n'est sans doute pas sa priorité, car la situation économique est très compliquée.
Mon arrière-grand-mère habite avec ses quatre enfants dans un petit village près de Grenade. Un petit village où, sans mari, elle ne peut pas nourrir sa famille.
**SPEAKER_2** (1:21)
À la fin de la guerre, Patrocigne, ma grand-mère, décide de s'installer à Grenade, de quitter le village parce que j'imagine qu'il n'y avait pas de moyen de survie dans le village. Et je sais que pendant de nombreuses années, ma grand-mère faisait de la contrebande de produits entre la calahourra et les villages des alentours et Grenade, où elle transportait de la marchandise.
Et par ailleurs, je sais que dès qu'il y avait quatre enfants, trois filles et garçons, les filles ont travaillé assez vite et les garçons aussi. Je sais que ma mère et sa propre mère, donc ma grand-mère, cousaient pas mal de choses à la maison. C'était le travail à l'ancienne. Elles allaient chercher le tissu ou les chemises prédécoupées chez un marchand. Elles rentraient à la maison avec tout ça et puis elles cousaient des manches, des choses comme ça.
**Garance Muñoz** (2:16)
Ça, j'ai le souvenir qu'Ena Omiyelle me raconte ça.
**SPEAKER_2** (2:17)
Voilà, donc elle a fait ça pas mal.
**Garance Muñoz** (2:20)
Et on est d'accord qu'elle a pas fait d'études ?
**SPEAKER_2** (2:22)
Elle a pas fait beaucoup d'écoles. Non, non, non. Elle a dû arrêter l'école très très vite.
**SPEAKER_4** (2:26)
Oui, bien sûr.
**Garance Muñoz** (2:31)
Ma grand-mère arrête l'école primaire pour aider à subvenir aux besoins de la famille. L'Espagne traverse alors une grave crise économique et beaucoup souffrent de la faim. Mais ça, ma grand-mère ne m'en a jamais parlé.
En fait, la seule histoire qu'on m'a véritablement transmise, c'est celle de mon autre arrière-grand-père. C'est un peu la légende dorée de la famille. Car lui aussi s'est battu dans l'armée républicaine, mais lui, il en est revenu vivant.
**SPEAKER_2** (2:58)
Alors lui, c'est compliqué. Il a dû quitter Grenoble immédiatement en 1936 parce que lui, il était repéré. Il était militant anarchiste et il était un petit peu repéré quand même. Donc il n'a pas vu sa famille pendant toute la durée de la guerre.
Donc ce qui se raconte dans la famille, c'est qu'il a trouvé une bonne amie ailleurs, qu'à la fin de la guerre, contrairement à d'autres camarades de combat qui avaient décidé de quitter l'Espagne parce qu'ils ne voulaient pas rester là, lui, il a voulu rester en Espagne. Donc il se sépare, je ne sais pas comment, de sa bonne amie qui en a conçu beaucoup de dépit et elle l'a dénoncé aux autorités franquistes après la fin de la guerre.
**Garance Muñoz** (3:38)
Il est dénoncé et recherché par la police franquiste, à qui il échappe d'une manière un peu inattendue.
**SPEAKER_2** (3:45)
Et il s'en est sorti parce qu'effectivement, lui, il avait été blessé au bras.
Il avait gardé des secuels d'ailleurs, je vous ai déjà raconté, il avait gardé des parties métalliques sous la peau. Quand on était enfant, il nous montrait, on tatouillait sous la peau les parties métalliques. Il a gardé l'un de ses doigts, qui était raide. Et en fait, les médecins voulaient lui couper le bras. Et lui, il a refusé. Et en fait, la dame a pensé qu'on lui avait coupé le bras et qu'il était manchot. Donc, elle a dénoncé un manchot.
Et évidemment, il s'en est sorti un petit peu avec cette confusion. Voilà, on cherche à manquot. Bah, voyez, il est tellement chaud.
**Garance Muñoz** (4:29)
Ça, c'est l'histoire qu'on raconte chez moi au repas de Noël, entre demande-té-cados, ces gâteaux en dalou très gras et très sucrés. Parce que c'est une histoire de survie un peu héroïque avec une fin heureuse. Bref, la belle histoire, celle qui permet peut-être de ne pas parler des autres, de ne pas se confronter aux émotions qui me serrent la gorge. Mais vous vous en doutez, beaucoup n'ont pas eu la même chance face aux franquistes. Et leurs histoires sont importantes à raconter. Car Franco a un objectif clair en s'installant à la tête de l'Espagne. Purger, nettoyer le pays des rouges, sans aucun état d'âme. Une citation du dictateur à cet égard est restée célèbre. Pour sauver l'Espagne, je ferai fusiller la moitié de la population.
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